1500 cadavres de dauphins ont étés retrouvés l’année dernière, ce qui est hélas un record . Souvent les filets de pêche en sont la cause.

Près de 1 500 petits cétacés, dont une grande majorité de dauphins communs, se sont échoués, morts, sur la côte atlantique au cours de l’année écoulée.

Le phénomène, qui désormais se produit aussi l’été, mobilise les scientifiques. 

1 482.

C’est le nombre de petits cétacés découverts, morts, sur les plages, les grèves ou au pied des falaises de l’Atlantique entre le 1er décembre 2022 et le 30 avril 2023.

Ce sinistre record « dépasse », de loin, les effectifs recensés les précédentes années, déjà spectaculaires, comme lors des hivers 2018-2019 (avec 1 123 carcasses) et 2019-2020 (1 021 carcasses), période où les signalements s’étaient arrêtés à cause de la crise sanitaire et des restrictions de déplacement.

Chaque année, entre novembre et avril, ce sont des centaines de dauphins communs qui s’échouent sur la côte atlantique française, du Pays basque à la pointe de la Bretagne.

La Vendée et la Charente-Maritime, les départements les plus touchés l’hiver dernier, ont enregistré respectivement 457 échouages et 333 échouages de petits cétacés morts.

Une hécatombe régulièrement ponctuée d’échouages dits « multiples », concentrés sur un temps et un territoire restreints.

Le 29 décembre 2022, une « vague » d’échouages de dauphins a ainsi ému les nombreux promeneurs de la côte vendéenne : ce jour-là, une dizaine de dépouilles ont été signalées, dans les communes de Saint-Jean-de-Monts, Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Bretignolles-sur-Mer, les Sables-d’Olonne.

Le lendemain, celle de Longeville-sur-Mer, toute proche, était touchée à son tour.

Un phénomène observé depuis trente ans

« Les premiers échouages multiples de dauphins communs se sont produits à la toute fin des années 1980, raconte Olivier Van Canneyt, biologiste à l’observatoire Pelagis de La Rochelle,

Le centre de recherche français dédié aux mammifères marins1.

 Depuis, ces événements ont été observés presque chaque année de manière plus ou moins intense et connaissent une nouvelle et forte accélération depuis 2016. »  

Le phénomène, suivi de près par les scientifiques, est particulièrement bien documenté grâce à l’action du Réseau national échouages (RNE) : ce réseau de 400 bénévoles animé par Pelagis intervient sur la dépouille du cétacé dès qu’un échouage lui est signalé, généralement par un promeneur.

Aussi poignant soit-il, un échouage est en effet une occasion pour les scientifiques d’en savoir plus sur la biologie et le cycle de vie de ces animaux marins protégés2, difficiles à observer dans leur habitat naturel.

Les animaux sont mesurés, des prélèvements de graisse, gonades, dents sont effectués tandis que l’état de santé et la cause de la mort de l’animal sont estimés par ces bénévoles dûment formés, parfois épaulés de vétérinaires.

Pris dans les filets des pêcheurs

Pour près de 90 % des dauphins communs retrouvés sur le littoral atlantique, la cause de la mort ne fait aucun doute :

« Avant de venir s’échouer sur la côte, les mammifères ont été piégés dans l’un des nombreux filets de pêche déployés dans le golfe de Gascogne, explique Olivier Van Canneyt. 

Faute de pouvoir s’en libérer, ils n’ont pu remonter à la surface et sont morts asphyxiés. »

Les carcasses échouées sur les côtes portent d’ailleurs les marques évidentes de ces captures accidentelles.

Durant les mois d’hiver, les dauphins communs de la côte atlantique se régalent en effet des mêmes petites proies, sardines et anchois, que certains poissons ciblés par les pêcheurs (bar, merlu…) et se retrouvent dans les mêmes zones que les bateaux de pêche.

Ils sont pour ainsi dire au mauvais endroit, au mauvais moment.

Deux types de bateaux sont particulièrement à risque de capturer les cétacés : les chalutiers pélagiques, qui tirent de longs filets coniques, et les fileyeurs qui posent au fond de l’eau des filets emmêlants fixes de plusieurs kilomètres de long.

« Au cours de la dernière décennie, on a observé que le dauphin commun, qui est une espèce très mobile, s’était encore plus rapproché, de façon diffuse, des côtes et des zones de pêche, probablement du fait de l’abondance des petits poissons pélagiques dont ils se nourrissent », souligne Olivier Van Canneyt.

Pour le millier d’échouages recensés en moyenne chaque année sur la côte atlantique, ce sont entre 5 000 et 10 000 dauphins qui sont en réalité morts en mer.

La plupart des carcasses coulent à pic et ne dérivent pas jusqu’à la côte.

Déjà considérables, les échouages de dauphins communs sur les côtes françaises ne sont pourtant que la partie émergée de l’iceberg.

Quand un mammifère marin meurt en mer, il ne va pas forcément s’échouer sur le littoral, explique le biologiste. 

Il coule à pic, le plus souvent. »

Grâce aux travaux de modélisation des scientifiques de Pelagis, qui mêlent de savants calculs de coefficient de dérive des carcasses aux conditions de vent et de courant des périodes concernées, on sait que pour le millier d’échouages recensés en moyenne chaque année sur la côte atlantique française, entre 5 000 et 10 000 dauphins sont en réalité morts en mer.

Soit 5 à 10 fois plus. 

Résultat : les captures accidentelles de pêche sont devenues la première cause de mortalité des dauphins communs dans le golfe de Gascogne et un vrai motif d’inquiétude pour la communauté scientifique. 

Avec une population de dauphins communs estimée à environ 200 000 individus sur le plateau du golfe de Gascogne, en hiver, ces morts correspondent à un taux annuel de prélèvement anthropique de 1 à 5 %.

Bien au-dessus du seuil communément admis de 1 % de mortalité additionnelle, et dépassant très largement la recommandation du Conseil international pour l’exploration de la mer, soit 985 dauphins communs pour les captures accidentelles dans l’Atlantique Nord-Est.

Des taux de mortalité préoccupants

« Ces mortalités, depuis six à sept ans, ne sont plus soutenables, alerte Olivier Van Canneyt.

 Le taux de reproduction de ces petits mammifères marins est en effet très faible.

Si leur durée de vie varie de 25 à 40 ans, ils ne sont actifs sexuellement qu’entre les âges de 8 et 15 ans.

Et la femelle ne donne naissance qu’à un petit à la fois, après une gestation de dix mois… »

Le scientifique cite l’exemple du marsouin de la Baltique et du dauphin de Maui, en Nouvelle-Zélande, tous deux en voie d’extinction, ou bien encore du marsouin de Californie, dont il ne resterait qu’une dizaine d’individus.

Presque éteint, donc.

Sans pour autant remettre en cause la pêche en tant que système économique, le biologiste est formel :

« Des mesures d’urgence sont devenues indispensables ».

C’est aussi l’avis de la Commission européenne, qui a déjà mis la France en demeure d’agir, à deux reprises, et lui a instamment demandé le 15 juillet 2022, de mettre en œuvre « des mesures concernant la protection des espèces marines protégées et les captures accidentelles de cétacés

Sans contester la réalité de ces captures, et malgré les alertes des scientifiques et de nombreuses associations de protection de l’environnement,

l’État français n’a pas souhaité jusqu’à présent prendre de mesures contraignantes pour la filière pêche, avançant le manque de connaissances sur l’interaction entre les bateaux de pêche et les cétacés.

Plusieurs mesures ont donc été mises en place pour mieux comprendre le phénomène des captures accidentelles, ces dernières années : déclaration obligatoire des captures accidentelles de cétacés pour tous les bateaux de pêche, présence d’observateurs sur les bateaux de pêche volontaires, pose de caméras sur les navires volontaires…

Plusieurs mesures ont été mises en place pour mieux comprendre le phénomène des captures accidentelles : déclaration obligatoire des captures pour tous les bateaux de pêche, présence d’observateurs, pose de caméras…

Mais les résultats tardent à arriver.

Obligatoires depuis le 1er janvier 2019, les déclarations de captures accidentelles sont encore trop peu fréquentes, même si leur nombre augmente : 104 en 2021, 121 l’hiver dernier, près de 200 cet hiver…

Si les patrons pêcheurs sont encore assez peu nombreux à embarquer des observateurs, le déploiement de caméras destinées à filmer les remontées de filets de pêche a en revanche permis de constater que de nombreuses carcasses se détachaient à ce moment-là avant d’être remonté à bord donc.

En parallèle, des dispositifs destinés à éloigner les dauphins des bateaux de pêche ont commencé à être testés.

Des systèmes acoustiques répulsifs pour les dauphins, appelés « pingers », sont ainsi obligatoires pour tous les chalutiers pélagiques et posés sur les chaluts (les filets coniques traînés par les bateauxndlr) depuis novembre 2020, avec une efficacité estimée de 65 %.

Aucune solution n’est en revanche disponible à ce jour pour les 400 fileyeurs qui opèrent dans le golfe de Gascogne et posent leurs filets au fond de l’océan :

« il est impossible d’équiper de répulsifs sonores des milliers de kilomètres de filets, au risque de créer de vastes zones d’exclusion pour ces animaux », explique Olivier Van Canneyt.

Mises en demeure de l’Europe

Une chose est sûre : le temps presse, et les tensions montent autour des échouages de dauphins.

Lundi 13 mars 2023, des membres de l’ONG Sea Shepherd France ont exposé, devant le Parlement européen, à Strasbourg, sept cadavres de dauphins échoués les jours précédents sur les plages de Vendée.

Une action semblable à celle de la Ligue de protection des oiseaux qui, le 22 février, a interpelé le gouvernement en exposant 400 photos de dauphins échoués sur l’esplanade des Invalides, à Paris.

Une semaine plus tard, lundi 20 mars 2023, le Conseil d’État a ordonné au gouvernement français de procéder à des fermetures de zones de pêche dans le golfe de Gascogne pour y garantir la conservation des dauphins.

Saisie en 2019 par trois associations de défense de l’environnement, la plus haute juridiction administrative du pays estime que les dispositifs de dissuasion acoustique ne permettent pas de garantir un état de conservation favorable des espèces de petits cétacés dont deux, le dauphin commun et le marsouin commun, sont menacées d’extinction, « au moins régionalement ».

Le juge administratif a enjoint l’État de mettre en place, dans un délai de six mois, « des fermetures spatiales et temporelles des pratiques de pêche responsables des captures de dauphins dans le golfe de Gascogne, en complément de dispositifs de répulsion acoustique et de caméras embarquées sur les navires concernés ».

Soit avant l’automne.

D’ici là, d’autres échouages pourraient encore d’alourdir le bilan de l’année.

Car l’été, jusqu’ici épargné, n’est plus une période de répit pour les cétacés : ils viennent désormais s’échouer sur des plages fréquentées par des vacanciers.

Un choc pour les estivants et un vrai problème sanitaire, car les carcasses de dauphins peuvent transmettre des maladies. ♦

À savoir :


En cas de découverte d’une carcasse de dauphin sur la plage, ne surtout pas toucher l’animal et contacter le Réseau national échouages au 05 46 44 99 10.

Notes

  • 1.Observatoire pour la conservation de la mégafaune marine (Pelagis), unité CNRS/La Rochelle Université. 
  • 2.Comme l’ensemble des mammifères marins, le dauphin commun est une espèce sauvage protégée, au niveau national, par l’arrêté du 1er juillet 2011, et au niveau européen, par la Directive habitat-faune-flore du 21 mai 1992. Au niveau mondial, l’espèce est inscrite à l’annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), à la Convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe et à la Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage (accords Accobams et Ascobans).

 

Poster un commentaire